Aretha Franklin

Aretha Franklin [1942-2018]

R-E-S-P-E-C-T

Aretha Franklin habitait notre paysage culturel depuis si longtemps qu’on aurait pu croire qu’elle n’en disparaîtrait jamais. On avait tort de la tenir pour acquise, mais pas de lui prêter l’immortalité.

Née le 25 mars 1942, la Reine de la soul a touché à tous les styles musicaux au fil de sa carrière, mais en restant toujours fidèle à ses racines gospel. Native de Memphis, la petite Aretha et sa famille se sont installées à Detroit, future capitale de la musique soul. Son père, Clarence LaVaughn Franklin, un pasteur baptiste réputé, milite au sein du mouvement des droits civiques et se lie d’amitié avec Martin Luther King qui loge à l’occasion chez lui lorsqu’il est de passage dans la Motor City. La célébrité du pasteur Franklin est telle que ses sermons sont enregistrés sur disques vinyles. Il compte même parmi ses fréquentations Mahalia Jackson et Duke Ellington. Pourtant, cela ne fait pas de lui un mari modèle. Lassée par les frasques de son époux, la mère d’Aretha, Barbara Siggers, chanteuse de gospel, quitte le foyer conjugal alors qu’Aretha n’a que six ans. Bien sûr, Barbara visite ses cinq enfants aussi souvent qu’elle le peut jusqu’à ce qu’elle meure en 1952. Essentiellement élevées par leur père, Aretha et ses cadettes Carolyn et Erma chantent à l’église du pasteur et se retrouvent bientôt en studio d’enregistrement.

Découverte par John Hammond du label Columbia, Aretha, qui est déjà mère de deux fils, entre chez la prestigieuse maison de disques qui a lancé Benny Goodman et Billie Holiday et fait de Miles Davis et Bob Dylan des têtes d’affiche. Hélas, personne chez Columbia ne sait quoi faire de ce diamant brut qui, jusqu’à l’échéance de son contrat, n’obtient que de modestes succès. L’ennui, c’est qu’on s’entête à vouloir en faire unechanteuse de jazz aux accents blues, dans la lignée de Billie ou de Dinah Washington.

Passée dans l’écurie Atlantic en 1967, Aretha révèle enfin son plein potentiel et triomphe avec I Never Loved a Man (the Way I Love You), Natural Woman,Chain of Fools, sans oublier sa version revue et corrigée de Respectqui éclipse l’originale d’Otis Redding. Au lieu du réquisitoire d’un homme réclamant à sa femme le respect qu’il estime lui être dû à titre de pourvoyeur, Aretha prête sa voix à une épouse qui exige les égards mérités en tant que pilier du couple et du foyer. Par ce renversement du schème traditionnel, la chanson devient un hymne non seulement du mouvement des droits civiques, mais aussi du féminisme.

Cettenatural womanincarne la fierté pour la communauté afro-américaine. Son statut et sa réputation lui valent même la visite surprise de Martin Luther King alors qu’elle chante au Cobo Hall de Detroit le 16 février 1968, date que le maire de la ville désigne comme Aretha Franklin Day. Cette présence de King traduit l’importance à ses yeux du rôle joué par la chanteuse dans le renforcement de la fierté noire, tant par sa musique que par son engagement. Ce sera leur dernière rencontre. Deux mois plus tard, le cœur anéanti, elle lui renvoie l’ascenseur de manière posthume avec une interprétation déchirante de Oh, Precious Lordlors d’un hommage funèbre au héros assassiné.

En 1972, pour illustrer sa fidélité à ses sources, Aretha s’approprie des gospels traditionnels sur son disque Amazing Gracequi devient l’un des albums gospel les plus vendus de l’histoire de la musique.

Après une période de semi-retraite au cours des années 70, Aretha remonte sur scène dans les années 80 à la faveur de son passage chez les disques Arista et de son apparition remarquée dans le film-culte The Blues Brothers, dans le rôle d’une sisterqui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Elle enchaîne à nouveau les succès avec Jump To It, Who’s Zoomin’ Who?, Freeway of Love, Sisters Are Doin’ It for Themselvesen duo avec Annie Lennox des Eurythmics : une autre ode au féminisme. Les trois octaves que couvrait sa voix ne suffisent pas pour expliquer le prodige de son chant et le véritable miracle qu’elle incarne; la puissance n’est rien sans sincérité et pertinence.

Pour citer le révérend Jesse Jackson, « elle utilisait sa voix pour livrer de la musique liée à la justice sociale. C’était une battante qui utilisait son art comme une plateforme. »

Quand Aretha Franklin s’est éteinte le 16 août 2018, notre monde a perdu une part de son âme, mais sa musique et son souvenir impérissable la feront vivre à jamais.

R-E-S-P-E-C-T.

Rédigé par : Stanley Péan