Confinés et loin des voyages en 2020, c’est à travers les images des autres que nous avons pu voir ce qui se passait ailleurs. Des images de désastres naturels, de brutalité, de manifestations, de dévastation, de solidarité et de recueillement. Toutes ces images racontaient une histoire. Mais aucun cliché n’a mis en scène une histoire aussi riche et aussi importante que celle racontée par l’image du cercueil de John Lewis, traversant le pont Edmund Pettus à Selma, en Alabama. C’était le 26 juillet d’une année que plusieurs aimeraient tant oublier.
 
John Lewis est mort 9 jours plus tôt, alors que les États-Unis étaient confrontés au cumul de toutes les injustices de son passé. Et de son présent, aussi.
 
Bien avant l’invention des mots-clics, John Lewis s'époumonait à rappeler que Black lives, mattered. Pour les élections américaines présidentielles de 2020, LeBron James — figure emblématique de la NBA — a mis de l’avant l’initiative More Than A Vote, afin d’encourager et mobiliser le vote. Un des pionniers de cet exercice essentiel est Lewis, qui a commencé à le faire dans les années 60. Il aura fallu qu’il meure, pour qu’il arrête. Lewis a été instrumental à l’adoption du Voting Rights Act de 1965, signé par le président Lyndon B. Johnson Cette législation assurait le droit de vote à tous les Noirs aux États-Unis. Mais voyant les droits garantis s'effriter, John Lewis — flanqué d'autres ténors du parti démocrate — réintroduisait en 2019, un projet de loi pour restaurer le Voting Rights Act. Lewis, qui a fait preuve d’une grande clairvoyance et d’une acuité aussi précise qu’un laser, a dit  à ce moment-là, sur le plancher du Capitole : « Aujourd’hui, il y a des forces aux États-Unis qui tentent de nous ramener à une autre époque ».
 
Si Ted Kennedy était le lion du sénat, John Lewis en était sa conscience. Lewis a fait de chacune de ses tribunes une chaire d’église et tout ce qu’il disait était aussi sacré qu’une prière.
 
Avant sa mort, le congressiste a signé un texte d’opinion qu’il a demandé au New York Times de publier le 30 juillet, jour de ses funérailles. Ce texte était une leçon d’histoire, une lettre d’amour et une fiche d’instructions dans laquelle Lewis a écrit : « Des gens ordinaires, à la vision extraordinaire, peuvent sauver l'âme de l’Amérique en cherchant à provoquer — ce que j’appelle — le bon désordre. Un désordre nécessaire. »
 
L’Amérique dont parlait John Lewis est en réalité le monde entier. Cette extraordinaire vision, nous l’avons presque tous. Ce souci de vouloir sauver l'âme des nations, d’atteindre l’équité et d'assurer une justice pour tous devrait aussi être le nôtre.
 
Un jour, assise sur la banquette arrière d’un taxi immobilisé par un blocus, je remarque une fresque murale à l’effigie d’un trio de géants : Nelson Mandela, Pelé et John Lewis. C’était à Rio de Janeiro, en route vers mon hôtel. Peu de temps après, un de mes meilleurs amis — un Parisien, qui est Breton de je ne sais plus combien de générations — me confiait que John Lewis était son héros.
 
Lewis est Américain. Son influence, elle est sans frontières et transcende la politique et les langues et son combat demeure universel. John Lewis est, peut-être malgré lui, une star. Tant mieux, il brillera à jamais.
 
 
 
* Ce texte est dédié à Olivier Royant, Parisien et Breton de je ne sais plus combien de générations, décédé le 31 décembre 2020.

Auteur : Martine St-Victor